L’îlot bruxellois
Comprendre l’îlot bruxellois passe d’abord par l’analyse historique de ce-
lui-ci.
A. Contexte historique
Les conséquences des plans partiels et des plans d’alignement
Il est utile, avant d’entrer dans l’approche historique de l’îlot, d’éta-
blir une dénition de ce qu’est l’îlot. « L’îlot procède d’un découpage et se présente
comme un ensemble de parcelles, délimité par des rues, isolé, il se caractérise par la
continuité de son enceinte externe et par l’opposition de ses façades (externe opposée à in-
terne). »
1
En évoquant plus précisément l’îlot urbain, Jean Castex, historien
de l’architecture, explique : « L’îlot un groupement de bâtiments organisés selon une
logique déterminée assurant à chaque espace un statut reconnu par la pratique. »
2
Nous
parlerons souvent dans ce chapitre de la mutation de terres rurales, majo-
ritaires aux
XIX
ème
, en tissu urbain que nous connaissons aujourd’hui. Il est
important de préciser qu’un terrain agricole, même délimité par plusieurs
voiries, ne peut prétendre au titre d’îlot, puisqu’il n’est pas bâti.
Jusqu’à la n du
XVIII
ème
siècle, les implantations bâties au-delà de la pre-
mière couronne bruxelloise étaient peu réglementées. Les habitations et
les installations économiques (moulins, forges, etc.) s’implantaient le long
des chemins, en amont des champs agricoles ou dans des petits faubourgs
généralement matérialisés par un (ou plusieurs) carrefour(s) viaire(s). Ces
tracés anciens étaient bien souvent en corréaltion avec la topographie na-
turelle, et reliaient plus ou moins directement les bourgs ruraux aux diffé-
rentes portes de la capitale.
En 1807, un article de loi
3
incombe la responsabilité aux Maires de dresser
les plans d’alignement de leur ville. Il est très vite suivi par le décret du
17 juillet 1808, spéciant les caractères premiers des plans d’alignement
communaux : ceux-ci ont pour but de régir la structure viaire de la ville
(ouvrir des rues, élargir les anciennes) ainsi que d’indiquer aux propriétaires
l’alignement particulier qu’ils doivent respecter en cas de (re)construction.
Les communes et faubourgs ont cependant longtemps négligé les tracés
rectilignes. Le pouvoir administratif (la Régence) a donc imposé en 1828,
1
A+ 130, La ville hétérogène,
transformation d’un îlot bruxellois,
1994, p. 55
2
J. Castex, J.Ch. Depaule, Ph.
Panerai, Formes urbaines : de l’îlot
à la barre, Paris, 1980, p.191
3
Loi du 16 septembre 1807
4
Règlement du 8 Avril 1828,
article 1er
1845 : Plan de l’extension au
quartier Léopold, KBR, CP
VDM IV 157
5
10
V. Besme, Rapport sur l’année
1962, Préambule
11
V. Besme, Rapport inspecteur
voyer, Mém. P.B., p. 824
12
T.Paquot, L’art de bâtir les
Villes, 1889
9
Dans sa, Carte Topographique
des environs de Bruxelles, Eta-
blissement géographique de
Bruxelles
un règlement
4
qui impose leur approbation préalable quant – à l’application
des plans généraux.
C’est à partir des années 1830 que l’industrialisation commence à toucher
la Belgique. De par sa position avantageuse
5
, Bruxelles
6
voit bon nombre
de ses parcelles agricoles se reconvertir. La structuration des voies de com-
munication devient de plus en plus importante. Les liaisons entre le centre
historique et les communes alentours s’amplient.
De manière à améliorer le schéma globale de circulation, le gouvernement
nomme Charles Vanderstraeten au poste d’inspecteur des bâtisses dans les
faubourgs, « préposé à la surveillance (…) de l’exécution du plan général ou des plans
partiels d’alignement »
7
. L’objectif est d’harmoniser les plans des sept com-
munes (Anderlecht, Ixelles, Laeken, Molenbeek, Saint-Gilles, Saint-Josse,
Schaerbeek). Entre 1837 et 1845 une quarantaine d’arrêtés sont adoptés
pour régir l’ouverture de rues nouvelles.
8
Le plan de C. Vanderstraeten, est
présenté en 1842. Il explicite les tracés viaires entre Bruxelles et ses bourgs
alentours. Il dénit aussi les premières relations entre les niveaux de rues,
les hauteurs de gabarits, et désigne les emplacements industriels et les équi-
pements collectifs.
C. Vanderstraeten esquisse une manière uniforme de découpe de l’îlot nou-
vellement dessiné.
9
Il ne s’attarde pas à développer en détail différentes
typologies. Des secteurs sont alloués à l’habitat, d’autres à l’industrie, mais
le travail de l’urbaniste se porte principalement sur les grands tracés avec
comme contrainte principale la mise en valeur des équipements publics.
Les habitants des faubourgs n’approuvent pas le projet publié en 1845 et
les plans s’opposent aux volontés propres des communes. Les nouvelles
constructions économiques s’implantent donc jusqu’au milieu du XIX
ème
sur base des anciennes planches cadastrales agricoles. Les îlots en dehors
de la première couronne, formés avant 1850, sont souvent surdimension-
nés et abritent pour plusieurs années encore des activités agricoles en leur
sein. C. Vanderstraeten laisse cependant une grande liberté, aux proprié-
taires ainsi qu’aux communes, concernant le découpage et l’affectation in-
terne des futurs îlots. Après sa démission, C. Vanderstraeten est remplacé
par Victor Besme en 1858 au poste de commissaire voyer.
Victor Besme compte poursuivre le travail de Vanderstraeten. Il a cepen-
dant une approche urbanistique plus fonctionnelle. Ses quatre premières
années de recherche sont consacrées à la réalisation d’une carte de connais-
sance. Celle-ci recense les équipements, les habitations et les industries et
est complétée par un relevé topographique minutieux. V. Besme compte
structurer le paysage agricole et conserver les constructions existantes. «
(…), y faire les choses modestement et avec économie. »
10
Par complémentarité aux travaux de son prédécesseur, V. Besme s’attarde
à dénir chaque quartier et esquisse les parcellaires associés. « Il convien-
drait de resserrer autant que possible dans un même territoire les industries incommo-
des ou insalubres (…). Ces zones pourraient être prises sur les communes de Molen-
beek-Saint-Jean, Cureghem et le bas-Ixelles. »
11
Le dessin viaire devient donc
un outil pour orienter l’usage du sol. Le zonage est énoncé secteur par
secteur. Les îlots de grande profondeur facilitent l’implantation industrielle
(découpage parcellaire ample) ; Les îlots étroits sont destinés à l’habitat. La
conguration du plan d’alignement détermine désormais l’affectation du
quartier. V. Besme devance les questions de dimensionnement des rues et
des îlots.
12
5
Le canal de Charleroi ouvre
en 1832, reliant les bassins
houillers et sidérurgiques au
sud, et Anvers au Nord (accès
à la mer)
6
De manière tacite, nous par-
lons ici de Bruxelles et de ses
faubourgs
7
Arrêté royal du 8 décembre
1837
8
Moniteur belge du 2 mai
1846, n° 122
6
16
B. De Meulder, A bas les
taudis, Cahiers de la Fonderie,
1989, n°6
17
Leur population est doublée
entre 1890 et 1920
13
V. Besme, Rapport, 1860
14
Doc. Eugène Janssens, Topo-
graphie médicale de Bruxelles, Ser-
vice d’hygiène et de statistiques
de la Ville, 1867
15
Pasinomie, 1867, p. 287-289
Victor Besme dessine en 1865
une rue à travers la fabrique
d’acidesVander Elst, à Saint-
Gilles. Elle déménage en 1867
à Drogenbos.
KBR, CP VDM IV 231
Les règles urbanistiques du XIX
ème
et XX
ème
La loi du 1er Juillet 1858 rend l’ex-
propriation de zones entières possible, et
non plus seulement les terrains destinés à
la voie publique. Cette décision est prise
dans le but d’assainir et d’embellir la ville.
L’objectif est de faire disparaitre les ruelles
étroites, ou peu rectilignes, ainsi que les
impasses qui renferment une population
nombreuse et pauvre
13
. La prolifération
des épidémies dans ces quartiers denses
est mise en cause, une première fois dans
les années 1848-1849, puis dans les années
1865-1866 avec l’épidémie de choléra qui
toucha toute la ville. Certaines impasses
ixelloise cumulaient 200 morts pour 1000
habitants, quinze fois plus que dans les
quartiers aisés.
14
La loi du 15 novembre
1867 complète celle de 1858, et étend l’ex-
propriation aux causes d’assainissement.
Le but est de « supprimer les ruelles, impasses,
cours, allées, bataillons carrés et autres construc-
tions de cette catégorie si nuisibles au double point
de vue de la salubrité et de la moralité. »
15
. L’ap-
plication rigoureuse de cette loi est bien
accueillie par la population. Les impasses
auront pratiquement totalement disparues
au milieu du XX
ème
siècle.
En 1867, le gouvernement offre des réductions scales aux sociétés qui
construisent et mettent en location des logements pour travailleurs. Cela
engendre de la part de ces sociétés l’investigation d’îlots entiers destinés
uniquement aux logements ouvriers. Les riches patrons sont à l’origine
des nancements de ces quartiers ouvriers qu’ils disposent à proximité de
leurs usines. En effet, leurs îlots industriels devenaient de moins en moins
adaptés pour recevoir à la fois habitat et activité économique.
Suite aux grandes grèves et émeutes ouvrières de 1886, le gouvernement
élabore en 1889 la première loi sur le logement social. Cette loi permet à la
Caisse Générale d’Epargne (CGER) de proposer des prêts à taux réduits
pour les ouvriers. Cette loi s’applique aussi bien à la capitale qu’aux pro-
vinces. La population ouvrière, principalement xée dans les campagnes
n’a plus intérêt à emménager dans les quartiers propriétés du patronat et
préfère devenir propriétaire de parcelles péri-urbaines exemptées de spécu-
lation immobilière
16
. La politique de baisse des prix des transports (trains,
tramways) ne favorise pas la création d’une mixité au sein des quartiers. Les
nouveaux secteurs industriels sont progressivement mono-fonctionnels à
partir du début du XX
ème
siècle. Par analogie, de nombreux quartiers d’ha-
bitations ouvriers émergent dans les communes de Schaerbeek et d’An-
derlecht.
17
7
L’exode rural du XIX
ème
siècle (conséquence de la révolution agricole) a mo-
dié rapidement le paysage champêtre attenant à Bruxelles. Les habitations
urbaines se sont d’abord mélangées aux cultures, puis les ont repoussées
progressivement du centre-ville.
Les voiries principales, c’est à dire celles reliant les bourgs, ont majoritaire-
ment été conservées et adaptées. La création de voiries secondaires a per-
mis de subdiviser ces grandes parcelles en plus petites unités, propices au
développement du logement et des activités économiques nouvelles. Les
150 dernières années ont forgé la ville que nous connaissons aujourd’hui,
soutenue par une politique urbanistique qui perdure, initié par C. Van-
derstraeten : Les îlots mono-fonctionnels.
La loi du 7 décembre 1953 instaurée par le ministre de la Santé publique,
libère des primes aux propriétaires et des subventions aux communes pour
favoriser la démolition des bâtisses insalubres. Cette loi marque le début
des grandes opérations immobilières, qui transformeront radicalement les
typologies présentes, avec la construction d’immeubles plus hauts et stan-
dardisés. En 1954, l’enquête préalable du ministère des travaux publics
18
met en exergue les problèmes de pollution atmosphérique et acoustique
dûs à la diffusion trop large des industries dans la région. En association
avec la loi stipulant l’interdiction d’utiliser du fuel lourd en ville, un grand
nombre d’industries en intérieur d’îlot urbain vont disparaitre. Beaucoup
seront détruites ou réaffectées.
Les typologies d’îlot de la région Bruxelloise
Historiquement les terres rurales se présentaient comme un en-
semble de parcelles (généralement agricoles) entourées par au moins trois
chemins ou voiries. Au début du XIX
ème
siècle l’actuelle commune d’Ixelles
se composait à 90% de parcelles agricoles. Les terrains mesuraient 5 à 10
hectares subdivisés en plusieurs parcelles permettant le métayage. A Ixelles,
en plus des activités agricoles, des exploitants de sable ou de grès étaient
présents, ainsi que des brasseurs, tanneurs et lavandiers près des points
d’eau.
18
Ministère des travaux publics,
Que sera demain Bruxelles ? Ex-
position des documents de l’enquête
préalable au plan d’aménagement de
la région bruxelloise, 1954
Quartier Saint-Boniface
Vue des potagers du docteur
Jacquelart, derrière l’église. Charles
Ligny, 1877, Musée d’Ixelles,
CC 305
8
19
Inventaire des lieux de densi-
cation potentielle de la RBC,
Rapport du 20-03-2013, Région
Bruxelles capitale
Plan d’affectation de Coenen, 1947,
Les îlots en rouge sont d’ordre
fermé, les zones en rose, sont
d’ordre semi-ouvert
Illustrations de deux ordres
actuellement
Saint-Gilles : Bâti continue
Vivier d’oie (Uccle) : Bâti non
continu
Aujourd’hui, les différents îlots peuvent se classer suivant trois ordres.
L’ordre fermé, qui est caractérisé par la continuité du front bâti, et qui
se concentre dans la zone centrale de la région. L’ordre semi-ouvert se
caractérise par sa discontinuité. Et l’ordre ouvert, qui se retrouve notam-
ment dans le sud et l’est de la région bruxelloise (communes de Uccle et
Woluwe). L’ordre semi-ouvert est transitoire. Il s’agit d’îlots composant les
cités jardins et les maisons jumelées. Il n’y a pas de corrélation entre la taille
et l’ordre.
19
Il existe cependant une relation entre l’ordre de l’îlot et la densité bâtie. La
valeur foncière des parcelles en centre-ville est supérieure. Les vides qui
composaient le tissu urbain se sont rapidement densiés laissant place à
l’habitation et à l’économique.
Les îlots qui nous intéressent ici sont ceux appartenant à l’ordre fermé. Ils
sont généralement plus anciens et se regroupent au centre de la région, de
part et d’autre de la petite ceinture. Sauf exception, ils sont quadrangulaires.
9
20
C.-à-d. qu’ils ne résultent pas
d’un plan partiel ou d’un plan
d’alignement.
21
À l’exception des espaces
verts, administratifs, etc.
22
Plans de Craan, 1835
L’îlot situé entre la chaus-
sée de Wavre et la rue du
Trône, et delimité par la rue
René Dubreucq, à acueilli de
nombreuses activités écono-
miques, notamment les usines
de porcelaine Faber-Windisch
de 1830 à 1903. Depuis 1904,
l’Athénée Charles Janssens,
occupe en grande partie l’inté-
rieur de l’îlot.
(Ex)-Espace économique
Situation bâtie
Un développement pas toujours contrôlé
L’actuel recensement des îlots d’ordre fermé met en avant des ca-
ractères distincts. Nous nous attacherons ici à les regrouper en sous-caté-
gories. Les critères permettant la classication sont l’origine, l’évolution
historique et l’aménagement interne. Trois catégories émergent :
L’îlot primaire : Il existe des irrégularités quasi indélébiles dans le mail-
lage urbain, duquel les urbanistes ne peuvent s’affranchir. La topographie
ou les tracés anciens en sont des facteurs invariants qui doivent s’intégrer
dans la ville future. Ce que nous appellerons « îlot primaire », est une éten-
due bornée par plusieurs rues apparues avant le milieu du XIX
ème
siècle.
Ses contours ne sont pas arbitrairement dessinés
20
, mais résultent de la
conservation d’un ou plusieurs chemins (plus rarement des sentiers), en
terre ou empierrés, de l’ère agricole. Ils n’ont pas été subdivisés par des
voiries récentes. Ces phénomènes induisent –sur certains îlots- une distri-
bution irrégulière du parcellaire. De manière générale les îlots esquissés par
C. Vanderstraeten puis par V. Besme mesuraient en moyenne un hectare
21
.
Un modèle encore suivit jusque dans les années 40. Chaque surface de 2
ha ou plus était divisée de manière à reproduire facilement le découpage
parcellaire type. Les rares parcelles mesurant entre 1 et 2 ha ne pouvant pas
se diviser ont perdurées et leur centre a accueilli bon nombre d’activités
aux l des temps (agriculture, usine, espaces verts, bureaux, parkings …).
Au milieu du XIX
ème
siècle, ces îlots sont clairsemés de maisons
22
en front
de voiries. Ils évoluent, en conservant leurs proportions, en îlot urbain, et
disposent aujourd’hui encore de grandes parcelles en leur centre.
L’îlot propriétaire : Jusqu’en 1850, le plan d’alignement de C. Vanderstrae-
ten fait référence, et indique les voies principales de communication. Ce
plan laisse libre la manière dont l’îlot, voué à l’activité industrielle, peut
être organisé. Cette démarche est voulue. En effet de nombreuses manu-
factures nouvelles s’implantent à Bruxelles et les autorités préfèrent laisser
libre l’organisation spatiale interne de manière à ne pas limiter les proces-
sus industriels d’un nouveau genre. Si les communes ne s’y opposent pas,
les propriétaires peuvent agencer l’ensemble en fonction de leurs besoins.
Ils sont donc autorisés à tracer les voies secondaires, à implanter librement
leurs bâtiments au sein de l’îlot et à déterminer les emplacements écono-
miques et les emplacements d’habitat pour leurs ouvriers. Vanderstraeten
dénit Molenbeek et les abords du canal comme la principale commune
dédiée à l’accueil des industries nouvelles. Ixelles en accueillera aussi, mais
de manière plus ponctuelle. Ces communes disposent, par conséquent,
10
d’un règlement moins strict quant à l’implantation de bâtiments jugés
dangereux, insalubres ou incommodes. Elles disposent des parcelles de
grandes tailles ( > 1 ha ) et abritent rapidement bon nombre de bâtiments
dangereux. L’industrie façonne et structure ici la morphologie du quartier
de manière durable et parfois dénitive. Nous intitulerons ce genre d’îlot
« îlots propriétaires ». C’est notamment le cas des parcelles acquises par
l’entreprise métallurgique Cail et Halot, et M.F. Pauwels dans les années
1830, actuellement propriétées de la Fonderie, rue Ransfort, à Molenbeek.
Ces deux premières sous-catégories d’îlots montrent une grande diversité.
Il n’est pas réellement possible de les synthétiser puisque chaque cas a été
formé indépendamment.
Les îlots contrôlés : La mutation des terres rurales en terrains constructibles,
associée à l’urbanisation forte des siècles précèdents a fait grimper la valeur
foncière des sols de la capitale. Celle-ci s’est opérée par l’expropriation des
propriétaires agraires, la création de voiries et la délivrance de permis de
construire règlementés. C’est la trame viaire qui dénit la nouvelle surface
constructible. Cette surface étant évidemment trop grande pour être ven-
due individuellement, elle est divisée en lots de valeur convenable. À la n
du XIX
ème
siècle, les autorités dessinent donc le parcellaire de chaque nouvel
îlot. Par ces délimitations, ils attribuent une affectation à chaque parcelle, ce
qui permet de déterminer à l’avance le fonctionnement interne et le devenir
du quartier. Bon nombre d’îlots se voient dotés d’une seule typologie bâtie.
Certains, plus rares, deviennent pluritypologiques. Nous les appellerons «
îlots contrôlés », car ils ont été entièrement administrés. Cette sous-catégo-
rie est majoritairement présente à Bruxelles.
(Ex)-Espace économique Situation bâtie
L’îlot limité par les rues de la
Colonne, Ransfort, et Ver-
rept-Dekeyser, a Molenbeek, a
été dépéndant des activités de
Cail & Hailot, puis de la Com-
pagnie des Bronzes. C’est l’un
des plus ancien îlot propriétaire
du quartier.
11
Parcellaire actuel (Ex)-Espace économique Situation bâtie
23
Plan de l’Institut cartogra-
phique militaire en 1894.
24
Holemans, Sophie ; L’îlot
bruxellois du XIXème siècle :
persistance & mutation, ISA
Bruxelles, 2002
Occupé un temps, par l’An-
cienne manufacture de piano
Louis Desmet, l’îlot entre les
rues du Mali, du Prévot et de
la chaussée de Waterloo est un
exemple d’îlot à courtine
Ci-contre, l’îlot situé entre
le quai des Charbonnages, la
rue Sainte-Marie et la rue de
l’Avenir, qui abrite plusieurs
entrepôts en lien avec le canal.
Parcellaire actuel (Ex)-Espace économique Situation bâtie
25
A+ 130, 1994 : La ville
hétérogène, transformation d’un îlot
bruxellois, p56
B. Le fonctionnement de l’îlot
L’îlot contrôlé : découpage parcellaire
Un modèle d’îlot contrôlé est adopté à la n du XIX
ème
siècle et sera
dupliqué quasiment partout dans la région jusque dans les années 1950. Le
plan militaire de 1984
23
l’illustre : il s’agit de l’îlot à courtine, qui se destine à
l’usage résidentiel. L’application récurrente de ce modèle homogénéise les
formes des quartiers. La largeur de l’îlot est induite par la succession des
rues. Le découpage du parcellaire est dicté par la hiérarchie des voiries pé-
riphériques. Les grandes parcelles sont implantées sur les axes principaux.
Les parcelles plus étroites, destinées au logement plus modestes sont im-
plantées le long des rues secondaires. Quatre dimensions reviennent cou-
ramment. 60 mètres, permettant l’alignement d’une dizaine de maisons,
80 mètres et 120 mètres représentant entre 15 et 20 maisons. Les plus
longs côtés font jusqu’à 250 mètres, c’est à dire 40 maisons
24
. À l’échelle
de la parcelle, deux congurations prédominent. Une destinée aux hôtels
particuliers, requérant de larges portes cochères menant aux écuries, qui
mesurent de 12 à 16 mètres. L’autre conscré aux maisons uni-familiales, qui
mesurent entre 5,8 et 7,2 mètres.
Ce modèle phare de l’époque ne s’impose pas systématiquement. Certains
îlots ont, soit par leur forme soit par leur situation dans la ville, une occu-
pation dense de la parcelle. « Ce schéma que l’on rencontre dans la ville ancienne,
fait alterner des corps de bâtiments avec des espaces vides internes. »
25
Ici, la parcelle
est entièrement constructible. Les discontinuités des typologies bâties ap-
paraissent d’autant plus nettement. Ce type d’îlots émergent d’une forte
densication de parcelles anciennes, dans des quartiers à valeure foncière
exponentielle. C’est la raison principale pour laquelle on la retrouve majo-
ritairement dans le centre historique de Bruxelles. Cette édication réali-
sée par juxtaposition de corps de bâtiments et de vides internes adopte le
terme d’ « îlot à blocs ».
12
Pointe de Hongrie
Voirie secondaire
Préférentielle
Voirie principale
Types de résolution de l’angle.
Point de Hongrie : Dénomina-
tion donnée par HOLEMANS
S. dans L’îlot bruxellois du
XIXème siècle : persistance &
mutation, ISA Bruxelles, 2002
Evolution des ventes parcel-
laires, Quartier Léopold, à
l’angle des rues Guimard, et du
Commerce entre 1838 et 1866.
Illustration :
Patrick Burniat, Le quartier
Léopold - Lecture d’un ensemble
urbain du XIXème siècle, La
Cambre, 1998, p. 20
1838 1847 1866
Dans les deux cas, le découpage du parcellaire est tributaire naturellement
de la forme de l’îlot, mais aussi de la résolution de l’angle (qui est relatif à
son inclinaison). Il est difcile, ici, d’esquisser des croquis théoriques telle-
ment les cas sont nombreux et différents. Cependant, dans le cas de l’îlot à
courtine, deux techniques géométriques se dégagent couramment :
Les évolutions des plans initiaux et répartitions naturelles des typologies bâties
Au l du temps, les mouvements de vente de terrains viennent re-
dénir les tailles des parcelles. Les découpages réguliers du XIX
ème
siècle se
retrouvent réorganisés en lots diversiés. Lorsque ces ventes sont réalisées
avant la présence de constructions, elles permettent l’implantation de typo-
logies bâties particulières Hôtels de Maîtres et magasins peuvent désormais
apparaitrent le long d’axes faibles. Patrick Burniat développe dans Lecture
d’un ensemble urbain du XIX
ème
siècle les transformations du parcellaire de l’îlot
situé à l’angle des rues Guimard et du Commerce.
Les différentes parcelles de l’îlot ont été mises en vente par les hospices de
la ville de Bruxelles. La liberté laissée aux propriétaires permet la création
de parcelles variées. La conguration de l’angle ne s’apparente plus aux
modèles géométriques que nous avons vu précédemment, et la typologie
constructive de l’habitat bruxellois ne peut s’ajuster sur ce type de surfaces
parcellaires. P. Burniat souligne que ces parcelles ont été acquises par des
personnes liées au monde de la construction (architectes, entrepreneurs,
menuisiers). De plus, ces transformations du plan initial ont touché les
terrains à forte valeur foncière. C’est le cas des quartiers à proximité de la
première couronne, mais aussi des îlots proches des grands équipements
13
26
À l’exception d’ateliers,
boxes de garage, stockage pour
magasin, autorisé par des PPAS
jusque dans les années 60
publics. (Maisons communales, églises, etc.)
D’autres transformations, moins visibles, sont réalisées en coeur d’îlots.
Il s’agit ici d’une modication du plan parcellaire après construction de
l’enveloppe bâtie. Autrement dit, l’îlot avait déjà une situation fonction-
nelle avant cette transformation. La manipulation est donc effectuée par
les acteurs du site, entre eux. Celles-ci ont comme motivations de répondre
aux besoins de chacun. Les artisans ou entrepreneurs ayant pour volonté
d’agrandir leurs complexes cherchent, s’ils le peuvent, à s’étendre en priori-
té sur les parcelles mitoyennes. L’habitant quant à lui étend son terrain bien
souvent dans le but de construire des dépendances.
L’autoappropriation des intérieurs d’îlots
Historiquement, l’îlot a été l’objet d’autoappropriations diverses
répondant aux besoins des acteurs présents. Les plus anciens îlots ac-
cueillent au XIX
ème
siècle des activités agricoles ou artisanales qui ont dispa-
ru au cours du XX
ème
. Aujourd’hui, en plus du logement, ils se composent
entre autres d’espaces verts, de bureaux, de dépôts, de parkings. Cette mu-
tation a engendré une (ou plusieurs) adaptation du parcellaire qui souvent
ne répond plus à l’utilisation que l’on souhaite avoir de l’intérieur d’îlot
aujourd’hui.
La mixité fonctionnelle au sein de l’îlot n’est pas sujette à une seule ty-
pologie d’îlots. Tous les îlots mis en évidence précédemment sont aptes
à recevoir cette mixité. L’îlot primaire, de par son histoire, est par excel-
lence la typologie qui articule, depuis son émergence, plusieurs activités.
La reconversion des anciennes parcelles agricoles situées en intérieur d’îlot
offre l’opportunité de bâtir des complexes sur des terrains, à faible valeur
foncière, proches des centres-ville. Les îlots propriétaires, ont pour la plu-
part démontré une organisation pluri-fonctionnelle passée. Leur nombre a
diminué depuis l’avènement des politiques urbanistiques modernes, mais
leur caractère premier était voué à recevoir cette mixité. Parmi les îlots
contrôlés, l’îlot à bloc est, par son évolution parcellaire, destiné à recevoir
plusieurs affectations. L’îlot à courtine quant à lui reste le moins susceptible
de présenter cette mixité, surtout lorsque sa profondeur n’excède pas 50
mètres
26
. Quelques artéfacts sont toutefois notables : l’achat de parcelles
juxtaposées en front de rues donne la possibilité de construire d’autres
typologies bâties que l’habitat de manière linéaire. L’acquisition de parcelles
sur deux rues permet une traversée d’îlot.
Pour illustrer la manière dont peut être disposé le parcellaire d’un îlot plu-
ri-fonctionnel à Bruxelles, nous nous limiterons à l’analyse d’une seule
mixité fonctionnelle : la cohabitation logement - bâtiment d’activité éco-
nomique. Ce tissu urbain mêlant habitat et parcelles semi-industrielles (ou
artisanales) lorsqu’il est confondu au sein d’un même bloc bâti adoptera
désormais le nom d’ « îlot mixte économique ». Nous délaissons ainsi les
cohabitations des programmes de logements avec l’équipement public, ou
le service, puisque leur évolution au cours du temps n’a rien de comparable
à la mutation de l’activité économique à Bruxelles.
Nous voyons apparaitre les premiers bâtis (semi)-industriels en intérieur
d’îlot au milieu du XIX
ème
siècle. Soit par l’implantation de petits ateliers
destinés à l’artisanat en arrière de parcelle, soit directement via des bâ-
timents manufacturiers imposants en coeur ou bordure d’îlot. Leur ex-
pansion, lorsqu’elle est physiquement possible, se fait par l’acquisition de
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parcelles mitoyenne. La conséquence première est que le fonctionnement
interne de l’entreprise (ux de matière notamment), ainsi que l’articula-
tion du bâti sont interdépendants de la forme du parcellaire résultat des
diverses transactions internes. Généralement l’appropriation du coeur de
l’îlot s’effectue après la saturation de la bordure pour des raisons évidentes
de commodité.
Le début du XX
ème
siècle voit apparaitre de nouvelles pratiques manufactu-
rières. De nombreuses usines pratiquent une mutation de leurs procédés de
fabrication en s’inspirant des méthodes de travail modernes. La dissociation
des tâches touche les plus petites entreprises, tandis que les plus grandes
appliquent des schémas découlant du Taylorisme (hiérarchisation, ligne de
montage, travail à la chaîne). En association avec les progrès de la mécani-
sation des ateliers, l’architecture manufacturière évolue considérablement
et l’on voit dès lors que le fonctionnement productif dirige la forme ar-
chitecturale. Les premières délocalisations d’entreprises s’effectuent avant
la Première Guerre mondiale, par manque de surfaces constructibles ou
incompatibilité parcellaire.
En cas de tissu fortement bâti, il y a une très forte corrélation entre la
forme du parcellaire et la forme architecturale qui y repose. À l’inverse
les îlots amples laissent place à des installations éclaircies ; c’est le cas des
abattoirs d’Ixelles et de la chemiserie Coster à Schaerbeek.
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